bernard thomas

New York en sept jours
16e enrichissement

Le premier jour

Nous assistâmes au réveil de la cité. Le haut des buildings, au premier rayon de soleil, parut s'enflammer très rapidement. La ville augmenta ses décibels, les grincements des baskets sur le trottoir entamaient leur chanson. Ensemble sirènes, marteaux piqueurs et klaxons accompagnaient la sérénade. New York vivait. La journée fut passée à divers préparatifs indispensables à tout enrichissement, le choix de l'or, de l'argent et des diamants qui seraient enfouis ce jour-là. J'appris que, dans une contrée lointaine, certains hommes aussi pratiquaient semblable rituel. Ils dispersaient sur les mariés des milliers de carats de diamant.

Le soir nous étions quatre, d'un pas guilleret, nous partîmes voir se coucher le soleil, le ciel rougeoyait, les avions et les hélicoptères évoluaient, faisant hommage à l'astre qui descend. Sur l'Huston amarré, un gigantesque porte-avion pointait son gaillard sur la ville, la rassurant sur son auto-défense.

Le deuxième jour

Nous partîmes à l'ascension du point le plus haut accessible. Tel un aigle, le regard perçant, je regardai cette île, site privilégié où l'homme exprime sa puissance. Les coiffes des immeubles sont splendeurs étonnantes; tantôt pentues, parfois pointues, parfois dentelles, mais très souvent splendides. Dans mon dos, je vis deux amoureux qui, les yeux dans les yeux, s'imaginaient au ciel, ignorant totalement qui était en bas. Je compris le dicton: l'amour est aveugle. Soudain j'aperçus en contrebas le quartier des affaires et comme l'Enrichissement était à faire, je pensai à ce site pour le faire. Nous aperçûmes tout d'abord une église portant sur ses pierres les traces du passé. C'était la plus ancienne, sur ses côtés les lieux d'un nouveau culte s'étaient érigés, le temple de l'argent.

Wall Street, c'est là que je décidai de trouver la fissure. Tout d'abord, je ne pus la découvrir. Dans une rue voisine, je fis un relevé assurant ainsi les arrières au cas où...! L’atmosphère était étrange. Que se passait-il ? En remontant la rue, je pus l'apercevoir suivant son chemin de force, elle déviait tout à coup. Je sus tout de suite que ce serait le gîte. Je fis un rapide relevé et constatai que son emplacement se situait au pied de George Washington, élu à cet endroit même premier Président des Etats-Unis. J'avais là une bonne occasion pour réfléchir.

Le troisième jour

Rebondissement : j'apprends dès l'aube qu’à l'instant où la veille je faisais le premier relevé de la fissure, la Bourse de Wall Street amorçait une forte tendance à la baisse. Que de coïncidences ! Je comprenais cette atmosphère étrange que j'avais ressentie. La journée s'avançait, le temps était venu d'évaluer l'ampleur de la fissure. Elle paraissait soudain impressionnante, dans ma poitrine, l'air avait du mal à se frayer un passage. Je dus d’abord la nettoyer, ses arêtes étaient très nettes, je sus très vite qu'elle n’était pas profonde, ceci me rassura. Je pris cinq relevés d'un geste assez rapide, ensuite je déposai en son coeur de l'or et le ciel tout à coup s'obscurcit. Tout devint obscur, seule la fissure jetait ses éclats d'or.

Le quatrième jour

Ce fut celui du plaisir. En compagnie de quelques amis, nous prîmes au 107e étage un brunch somptueux en regardant la ville, ensuite une rapide visite sur le gîte et nous sommes partis prendre un bateau pour sortir de cette île. La cité s'éloignait, les mouettes nous accompagnaient, la liberté symbolisée était là, sur son île. Le soleil se couchait. Au retour, je pris quelques diamants, que je déposai ci et là dans la fissure afin que les humains, demain, puissent l'apercevoir.

Le cinquième jour

Le monde entier avait les yeux rivés sur le site. Dans les rues, les journalistes, photographes, scrutaient les fenêtres : qu'attendaient-ils ? A leurs pieds, l'or et les diamants scintillaient, mais peu d'entre eux le voyaient. Pourtant certains, les yeux fixés au sol, ne manquaient pas de constater les pertes, continuant leur chemin, je les surpris réfléchissant à cette action. Ce jour-là fut surnommé le lundi noir de Wall Street.

Le sixième jour

La ville était en état de choc et je partis pour constater. Je pus au cours de mes péripéties faire les quartiers les plus touchés mais je devais poursuivre mon Enrichissement, je devais faire des concessions. La première fut dans un jardin fleuri, là des écureuils s'affairaient pour préparer l'hiver. La peinture et la sculpture ici avaient une place honorable. Je vis une porte fissurée et j'en fis le relevé. À quelques mètres de là, au pied d'un grand arbre, j'enfouis des diamants, je laissai de l'argent et partis à la recherche d'un gîte pour la deuxième concession. Je découvris un homme tout d'or recouvert, tenant dans une main un miroir, dans l'autre une lance d'apparat, sur ses côtés quatre colonnes et devant lui une rue portait le nom du Français qui aida les Etats-Unis à conquérir leur indépendance. Aux quatre points cardinaux, je déposai des diamants au pied de chaque colonne, aussi à l'aplomb du petit homme, de l'or et de l'argent, constatant ainsi l'hommage fait par ce pays au mien. Je partis à Liberty Street et je pus constater une énorme fissure que j'enrichis avant d'en faire le relevé. Ensuite j'atteins le débarcadère et pris conscience que bien avant moi vivaient sur cette île des autochtones. Serai-je ici s'ils étaient encore là ? Je repérai une fissure et j'en fis le relevé, déposai des valeurs pour me souvenir de ce site où pareille question me fut posée. Empruntant le chemin de la vie, je partis rejoindre le chemin de l'Indien; il se trouvait au nord de l'île, le schiste de Manhattan formait de mini falaises, scindant en deux bras le cours de la rivière et, sur l'un d'eux, un tout petit canot descendait le fil de l'eau. Je crus ressentir un court moment une vie d'autrefois. Je fus rappelé très vite à mon époque, j'étais sur un pont enjambant la rivière.

Là des camions, les hommes, les trains et les voitures passaient tous en même temps. Le pont vibrait de toutes parts, le sol était fait de rectangles de métal remplis de béton. Je cherchai une fissure, sûr de ne pas la trouver, Je ne pouvais pas le croire, elle était là, suffisante pour cacher dans son coeur des diamants, une fois le relevé effectué. Un homme me souriait en me disant bonjour, alors, sentant se terminer le jour, je partis dans la forêt goûter au calme. Autour, des gens de toutes races et de toutes religions goûtaient aux plaisirs de la fin de l’été indien, les arbres étaient très colorés, les oiseaux chantaient, une poignée de diamant fut lancée à la rivière pour enrichir l'histoire.

Le septième jour

Le septième jour, du haut de ma fenêtre, fut le dernier regard. Au pied de ce building, je mis les dernières pierres et rentrai à Paris pour créer les gardiens du 16e Enrichissement.

Thomas 1987

© Thomas Bernard


© Thomas