bernard thomas

Enrichissement de l'Aber Wrac'h

Lieu étrange où la mer conquérante s’enfonce dans la terre sur quelques kilomètres, survolée par des fées rebaptisées anges. Ile soi-disant vierge où les vagues se transforment en voile de mariée ; où les autochtones trop faibles pour porter les tonneaux d’alcool échoués sur la grève firent des fêtes dont les rumeurs arrivèrent jusqu’au continent vierge profané de constructions phalliques, avec dans ses entrailles des tunnels immergés, parcouru par des hommes aux pieds palmés, gardiens de sa virginité.
C’est dans ce lieu que je décidai de procéder à un nouvel enrichissement.
Ici les gens vivaient en harmonie avec la poésie, il y avait les natifs et les étrangers pourtant nés à trente kilomètres de là.
J’avais pris avec moi des diamants troués, pourquoi ? Je devais le découvrir.

Le premier soir

Je rencontrais des gens d’une hospitalité sans égale, partageant leur repas avec moi qu’ils n’avaient jamais vu. Ça me fit chaud au coeur de voir que pareille coutume n’avait pas disparu.

Le lendemain.

J’avais pris rendez-vous avec les hommes poissons pour explorer l’aber à la recherche du gîte où je planterai mes diamants.
Nous partons à sa frontière. Dans une eau à onze degrés à peine, nous nous enfonçons en direction de l’abysse. Trente-huit mètres était la limite fixée ; accrochées au rocher, nous découvrons des ancres abandonnées, trop lourdes pour être remontées. Non loin de là, sur le chemin du retour, je pris un clou d’inox et plantai mon diamant.
Au port, après un rapide repas, je m’empressai d’aller voir Marc, un autochtone qui avait pour passion le fer ; j’arrivais dans un lieu conçu pour tout faire seul, et là je compris ce qu’est l’autonomie.
Je lui racontai un rêve : celui de voir flotter sur la mer une sculpture immense dans laquelle les humains pourraient vivre, et qui serait placée sur des fonds habités par de l’art immergé ; je voulais une sculpture à l’échelle. Quel fut mon étonnement de voir ce rêve sous mes yeux si vite se réaliser. Définitivement rassuré, je pus poursuivre.
La mer s’était retirée, laissant aux humains la possibilité d’aller chercher de quoi se nourrir. C’est ce moment que je choisis pour continuer l’acte d’enrichissement. Les fées volantes se déchaînèrent, jetant du ciel des pierres d’eau gelée pour m’intimider ; c’était sans tenir compte de ma tenacité. Ainsi lapidé, je leur tins tête et elles finirent par me lâcher. Le soleil se mit à briller, j’avisai un cercle de métal recouvert d’algues et vis qu’il deviendrait le gîte ; prenant de l’or, je le mis à l’intérieur et, en son centre, je plaçai un diamant. Face à moi j’aperçus une cavité qui pourrait me servir d’abri en cas de nouvelle agression.
Je déposai de l’or, et rentrai heureux d’avoir encore une fois accompli l’acte d’enrichissement. Puis je vis une chaîne brisée par la rouille, je pensai qu’être esclave ne peut être éternel et me réjouis de la liberté que me procure l’enrichissement. Je la dorai et partis rejoindre les hommes aux pieds palmés ; ils étaient à la recherche d’un avion. Moi venant de l’air, je survolais le fond des mers à la recherche d’un avion… Étrange coïncidence ! Je crus perdre la raison quand j’appris que le gaz employé pour explorer les profondeurs était le même que celui des aérostiers pour explorer la stratosphère. Où est le haut, où est le bas ? Pourtant n’étant qu’à trente-huit mètres, je ne peux avoir l’ivresse des profondeurs ; je compris alors l’ivresse que peut procurer l’enrichissement.
Le soir venu, je fus invité à souper et là j’écoutais des histoires de trésor, d’or, d’ivoire, d’ambre et de diamant : moi, j’étais là pour en mettre, eux rêvaient d’en trouver…

Il était temps de rentrer, alors je compris pourquoi les diamants étaient troués : l’île vierge pour moi n’avait de vierge que le nom.

Thomas juin 2005

© Thomas Bernard