bernard thomas

L’enrichissement : l’art de partager
un conte
par Gladys C. Fabre

« Le conte de fées est avant tout une oeuvre d’art », écrit Bruno Bettelheim (1). Pour Thomas, l’oeuvre d’art est un conte de fées dont il est à la fois le héros, l’auditeur fasciné et le conteur. Son talent d’illusionniste (2) consiste à nous convaincre de sa fiction et, ce faisant, de parvenir à transformer son rêve en réalité.

Avant d’évoquer la spécificité de l’enrichissement comme oeuvre d’art, il convient de souligner que cette action est décrite dans un texte dont la forme, le contenu symbolique et la fonction de structuration existentielle s’apparentent aux contes pour enfants. Le récit se présente pareillement comme une découverte du monde : des énigmes à résoudre, une quête avec son rythme temporel, ses efforts pour s’élever et avoir ainsi un point de vue dominant (sept collines de Rome, Hanovre : l’artiste monte un escalier; au Moulin Rouge : il grimpe sur une échelle, etc.) Les « gîtes », où Thomas dépose ses trésors, sont sélectionnés grâce à la perception de certains signes relevant de la magie des nombres ou d’une symbolique plus ou moins personnelle (7 collines, 7 arbres, une étoile, un rayon de lumière, une chatte, un couple d’amoureux). Le rituel se poursuit par un marquage du lieu ainsi élu (tracé d’un cercle ou arc, plantation de sept rosiers, taille d’une forme modulaire) ou à l’opposé par le relevé d’une fissure. Ensuite l’argent, l’or ou le diamant sont enfouis dans les failles mais aussi sous la neige, au coeur d’une fleur, dans un puits. On remarque toutefois chez Thomas une prédilection pour des lieux de passage plus ou moins protégés (portes gardées par des grilles ou des sculptures, rue de Wall Street au pied de la statue de Georges Washington). En résumé, le rituel de l’action et la symbolique du discours attestent que le conte, que l’artiste fabrique et qu’il se conte, opère comme un processus de structuration de la personnalité. En effet, Mircea Eliade définit le mythe et le conte de fées comme « des modèles de comportement humain, ce qui leur permet de donner par le fait même un sens et une valeur à la vie ». Ce sont, précise Bettelheim, des « rites de passage d’une mort métaphorique d’un ancien moi inadapté à une renaissance sur le plan supérieur ». C’est pour Thomas la reconversion du cracheur de feu en artiste. Au lieu de dépenser sa vitalité et sa santé en une fête éphémère du regard, il transforme cette énergie en matière (l’objet plastique et le récit) qui se métamorphose, par l’alchimie de l’art, en valeur monétaire. Il crache du feu au moyen d’une carabine et le plomb se change en or. Passage métaphorique d’une marginalité antérieurement périlleuse à celle de l’artiste qui cherche la protection par la reconnaissance. Passage d’une action éphémère, sans trace dans la mémoire collective, à l’art qui perpétue la vie. "La base de mon travail explique Thomas, est de doubler la masse monétaire." Pour l’enfant, comme pour l’artiste, rien n’est plus vrai que ce qu’il désire - l’attestation que Thomas remet au collectionneur représente la valeur dispersée dans l’enrichissement (une certaine quantité d’or, d’argent ou de diamant donnée par ce dernier) plus les honoraires de l’artiste. La sculpture "les gardiens", l’oeuvre bi-dimensionnelle (les concessions), ou le symbole réfléchissant (triangle de métal) sont des oeuvres d’art conçues par contraste avec un minimum de matière. Leur valeur vient avant tout de l’histoire dont elles sont la mémoire et la concrétisation formelle monnayable. A la différence d’Yves Klein qui dispersait dans la Seine la moitié de l’or qu’il avait obtenu pour l’achat d’une zone de sensibilité immatérielle en même temps que le collectionneur brûlait son reçu, la démarche de Thomas, de quelque façon qu’on l’interprète, repose sur la spéculation. En effet, l’enrichissement est ambigu, ce qui suscite le questionnement. La valeur de l’action vient-elle d’un trésor caché ou au contraire d’un trésor dilapidé ? L’or, l’argent ou les diamants cautionnent-ils la valeur de l’oeuvre plastique en les dotant d’une histoire et, dans ce cas-là, on s’interroge sur : qui garde qui ? A l’opposé, la valeur du geste ne se fonde-t-il pas sur la gratuité à jeter ainsi l’argent par les « fenêtres » ? D’autant plus que Thomas laisse entendre que le trésor est destiné à être trouvé par un clochard ou tout autre passant qui utilisera cet argent (il y a donc redistribution de la masse monétaire, contrairement à la perte chez Yves Klein). Quoi qu’il en soit de l’action, qu’on mette l’accent sur la thésaurisation ou la gratuité, l’artiste en tire bénéfice. Son art spécule sur ce geste.

La démarche de Thomas oscille donc entre la rétention et l’expulsion d’une énergie vitale positive ou négative dont les métaphores sont dans le premier cas l’or, l’argent, le diamant, dans le second cas les balles (donner ou se donner la mort). Il y a chez lui, artiste, une interaction dynamique entre l’invisible enfoui : l’or, le plus ou moins refoulé et la partie visible de l’iceberg : l’oeuvre d’art. En fin de compte, l’un accrédite l’autre et, de ce point de vue, il y a peu de différence entre l’action de Manzoni qui enferme ses excréments dans des boîtes de conserve et celle de Thomas qui enfouit de l’or. Certes, l’expression chez Thomas est plus idéalisée mais ses « trous de balle » jouent sur tous les registres : celui de l’érotisme, d’un recyclage de l’agressivité en formalisme esthétique, de la transmutation de la matière en valeur monétaire, de la conversion d’une action distancée et instantanée en oeuvre pérenne. Autrement dit, une synthèse existentielle des trois trous de balle, les trois coups de pinceau du conte chinois qui a donné titre à cette exposition.

En nous obligeant à réfléchir sur ce qui fonde la valeur de l’art, Thomas nous enrichit. Son délire nous fait pressentir une caractéristique de notre société médiatique qui consiste à spéculer sur l’imaginaire même. On le note aisément à travers la publicité et la politique, mais la nouveauté réside ici dans le fait que l’idée spéculative participe intrinsèquement au langage artistique.

Au sein de cette redondance spéculaire, l’art de Thomas invite à une réflexion cohérente. C’est pourquoi chacun y trouve son compte.

G.F Paris le 10 juin 1988

 

(1) Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées. Collection Réponses, Robert Laffont, 1976, p. 199
(2) Cf. Ernst Gombrich, Art et illusion

© Thomas Bernard

Cercle d'or

Cercle d'or
© Thomas

 

 

 

Diamants sur neige, Finlande 2008

Diamants sur neige, Finlande 2008
© Thomas

 

 

 

Enrichissement

Enrichissement
© Thomas