bernard thomas

Ville Enrichissement Art
par Francesco Gallo

Bernard Thomas est essentiellement un sculpteur. Toute son imagination se déroule pour des traversées de l'espace, des compléments de souhaits burlesques et renversements de toute finitude ordinaire. B.T., je l'appellerai ainsi, aime la ville, non celle-ci où celle-là en particulier, il aime les rues et les places, les immeubles et les gens, de Rome et de Paris, d'Hanovre et de New York. Il aime le beau, le fantastique, l'extraordinaire. Un beau, un fantastique et un extraordinaire qui lui habitent dedans, plus de ce qu'ils ne sont ou ne se démontrent dehors, à l'extérieur. De la ville, du monde, de ses méandres maintenant lumineux, maintenant obscurs, il bouge en un pèlerinage continu, en une contamination continue de l'idéal avec le réel, les mixant en continuation, ainsi que le réel n'est plus aussi réel qu'il le semble et l'idéal n'est plus aussi idéal qu'il l'apparaît. La ville est un prétexte et un texte, en même temps. Un demi-sommeil et un rêve, une énigme, tout à résoudre et tout non résolu. Tout pareil et tout différent. La ville, chaque ville, doit être tissée comme une toile d'araignée, tissée avec les pas lents de qui marche sans but, parce que le but est dans la marche même. Il ne cherche pas le bonheur, il l'a déjà trouvé dans l'aller qui est pareil au venir. Ainsi B.T., intrigué et satisfait, bouge le regard en signe de défi des heures passant, le temps scandant qui change la lumière et déplace les ombres. B.T. entre en concurrence avec lui, le défie par jeu, et c'est comme si le temps acceptait le défi, courant et s'arrêtant à sa fantaisie, pour ne se faire jamais attraper, pour marquer toujours une distance, mais faisant attention à ne pas allonger la distance, à ne pas interrompre le jeu.

Naissent ainsi les jeux, ses jeux, avec les nuances de la ville, avec les points non définis où a agi le hasard, l'accidentalité apparemment inexpressive. C'est le cas des fissures sur le terrain, c'est-à-dire sur le goudron de rues et des quais. Personne ne daigne les regarder si elles ne sont telles à procurer un obstacle. Pour B.T., elles sont devenues une occasion d'intervention de l'artiste, de son aptitude alchimique à la transformation de l'accident en richesse, de la perte en découverte. Il suffit de se pencher, verser du matériel où il manque du matériel. Se produit l'événement, le mélange d'or et de diamants avec l'humble terre, la dispersion du germe précieux dans le champ, comme s'il pouvait dériver de celui-ci une source capable de dispenser la richesse pour tous, pour tous et pour personne. Enrichissement, il l'appelle, et il le nombre, donnant un ordre au jeu, donnant un nom au souhait. B.T. crée les conditions d'une fantastique et concrète fécondation, profitant de chaque hiver humide, attendant qu'après arrive le printemps. Chaque fissure peut être objet de son attention, de sa tendre intervention penchée, presque à saisir les battements de la terre. C'est tout un jeu mais, comme tous les jeux, il est terriblement sérieux, avec un esprit total, avec participation. Quelque pointe d'ironie que, quelquefois, on saisit en lui est seulement un moyen de défense, non pas l'expression d'une forme de détachement. J'ai eu moyen de me rendre de compte de cela pendant un séjour milanais au mois de juillet de cette année. B.T. l'a passé entièrement à faire connaissance avec la ville du Ticinese au Duomo, observant les places comme sites possibles de ses sculptures, et mesurant les fissures sur le goudron, comme sites possibles de son intervention d'apprenti de l'alchimie. Nous avons parlé longtemps de ses idées sur l'art, de sa conception de l'espace et du temps. Nous avons parlé, et je l'ai fait parler longtemps pour comprendre, pour connaître. Pour avoir du matériel suffisant à traduire en mots et phrases qui fussent fondées, aussi, sur la connaissance de la pensée qui le guide, de la passion qui l'anime. On dirait un Indien, sans âge, en dehors du temps. Sa peau est de celles qui auraient pu traverser les millénaires et nous parvenir avec un énigmatique sourire malin. Nous nous sommes promenés dans des rues remplies de monde et des allées bordées d'arbres, nous avons projeté des choses en commun. Mais je ne peux absolument pas dire l'avoir compris ou bien connu. B.T. est resté un mystère, un mystère sans complications mais, justement pour cela, plus impénétrable. J'ai regardé longtemps les photographies des divers enrichissements et lu les textes qui les ont accompagnés. Pendant que j'écris il se trouve à Dublino en train d'en faire un autre. Lentement sont en train d'apparaître les parcours d'une carte personnelle du monde. Une carte poétique destinée à pulluler de l'intérieur, à se rendre toujours plus poétiquement labyrinthique, au fur et à mesure que B.T. traverse les frontières de l'esprit. Justement parce que son travail est comme un reflet du magma interne, des concepts qui sont remis à flot, à la surface d'une visibilité indirecte, instable, fantasmatique. Bref, il s'agit d'une glace dilatée, grande comme une galerie de tableaux, avec un homme qui regarde le paysage d'une ville, et ce paysage, lentement, s'ouvre, se dilate, toujours plus, toujours plus, jusqu'à comprendre aussi la galerie qui le contient, avec ce qu'il y a d'autre dedans, tableau et décorations et gens. N'y échappe même pas l'homme qui est en train de le regarder. Il s'agit de réalité ? Il s'agit d'illusion ? Il s'agit de tout temps ensemble. Parce que, comme a écrit Italo Calvino, toutes les réalités et toutes les illusions peuvent prendre forme, à travers une médiation verbale, capable de contenir dans son giron les abstractions, les considérations et les intériorisations de la visualisation, combinant, en un tout qu'on peut distinguer mais non extraire, l'onirique et le sensible. B.T. intervient, avec ses enrichissements, pour s'interposer entre l'extériorité de la situation trouvée, étalée par le hasard ou le destin, monde, grand et petit en même temps, et soi-même. Un soi-même nomade, inquiet, voyageur en compagnie des bagages de l'expérience continue et de la fantaisie constructrice. Les visions polymorphiques de B.T. ont un développement pendulaire, de l'âme aux yeux et des yeux à l'âme, contenues, dans des structures linéaires qu'on peut étendre sur l'horizon du terrain ou sur la verticale des métaux immobilisés comme des serpents à sonnettes. Comme, dans ce cas, B.T. plie et force les possibilités géométriques du métal, dans le premier il agit par minutieuses additions de petits points à petits points (une succession de diamants et d'autres pierres précieuses) perdus dans une poussière d'or, comme du sable. B.T. assainit ainsi la fente, constitue l'intégrité du sol et, en même temps, représente un spectacle bariolé du monde, dans une surface toujours pareille et toujours différente, comme les dunes poussées par le vent du désert. J'ai l'impression de voir à l'oeuvre le Calvino de la Ville invisible, de Palomar ou des Cosmicomics, mais aussi le Loyola des Exercices spirituels qui prescrit comme préliminaire à chaque enlèvement contemplatif la " composition visuelle du lieu ". Ou mieux, B.T. semble vraiment un personnage irréel, narratif, s'étant matérialisé du feu sorti de la bouche d'un jongleur et saltimbanque, qui erre de place en place, de ville en ville.

La psychologie est la même, avec la même joyeuse insouciance, avec le même génie improvisateur, reste aussi le caractère provisoire. Le feu dure un instant, comme un coup de clairon, laisse un goût amer et eut une traînée de fumée. L'enrichissement est dispersé par un orage ou le piétinement. Peu, en arrivant à la maison, se rappelleront du saltimbanque. Peu se rendront compte d'être passés sur un bonheur sans l'avoir cueilli. Mais, à nous, ceux-ci ne nous intéressent pas du tout. Nous adressons un hommage respectueux aux peu qui se pencheront, avec regard furtif, qui creuseront avec avidité et gloutonnerie, cueillant, cueillant et mettant dans la poche, et ensuite fileront à pas rapides, pour pouvoir se retirer, regarder et goûter de posséder. A eux, innocents acteurs d'un rôle prévu, merci pour la collaboration.

Traduit par Valérie Le Bihan

© Thomas Bernard

Fissure de la main d'or, 1987

Fissure de la main d'or, 1987
© Thomas

 

 

 

Fissure Anvers, 1997

Fissure Anvers, 1997
© Thomas

 

 

 

Fissure huile rouge et or

Fissure huile rouge et or
© Thomas