bernard thomas

Point d'impact en vue d'un nouveau pacte
par Alberto Dambruoso

"Chaque artiste, en tant que fils de son époque, doit l'exprimer"
Wassily Kandisky, "Le spirituel dans l'art"

L'art, depuis qu'il s'est affranchi des dogmes religieux à la fin du XIXe siècle etdes règles des régimes totalitaires au cours de la première moitié du XXe siècle, s'est découpé son espace sacré d'autonomie au sein des pays démocratiques. L'art, de ce fait, ne joue plus aucun rôle dans la société, à part celui, en citant Cassirer, "de rendre visible aux plus humains parmi les humains les merveilles dans lesquelles ils vivent sans s'en rendre compte". En d'autres mots, l'art contemporain, est antitout, il n'est ni bon ni mauvais, ni politique, ni sociale, il peut être explicite et au même temps hermétique, pas facile mais parfois pas difficile, il peut être tout et au même temps rien. Le fait est que dans la société contemporaine où la seule règle imposée paraît être celle du possibilisme, l'art peut tout se permettre étant donné que aujourd'hui rarement se lèvent des voix de contre, des voix qu'autrefois étaient les remparts à la défense des valeurs considérées comme inviolables. Qui fait donc la différence ? Qui décide si un artiste est bon où si son oeuvre n'est qu'une trouvaille ? Dans les dernières années on parle de plus en plus d'un système art, qui affirme à travers ses acteurs le succès de l'artiste même lorsque ses oeuvres ne sont que des boutades. Comment pouvoir alors se mouvoir en dehors du système ? Comment un artiste peut-il montrer son travail et recevoir des critiques objectives ?

Je pense qu'aujourd'hui plus que par le passé le seul moyen dont nous disposons pour être objectifs et formuler un jugement impartial de l'oeuvre, c'est l'évaluation à travers la portée de son concept fondateur et de ses qualités esthétiques. Une oeuvre d'art devrait donc interpeller nos sens, sans nous laisser indifférents.

Je fais ce préambule car je pense que afin de saisir les dernières recherches de l'artiste français Bernard Thomas, il était nécessaire d'affirmer mon point de vue sur "l'art d'aujourd'hui". L'oeuvre de l'artiste va contre-courant par rapport au désengagement artistique et elle assume une fonction sociale outre qu'esthétique. Elle pourrait par son aspect extérieur être ressentie comme ambigüe, alors qu'elle naît d'une nécessité intérieure qui la charge de valeurs symboliques existentielles.

Dans ses dernières recherches, Thomas a réalisé des oeuvres à partir d'une arme à feu. Oui, vous avez bien compris: des oeuvres comme "point d'un pacte" et "Faucille fini" (Faucille et marteau), naissent de l'explosion de projectiles qui se sont brisés sur des verres siliconés. Nous ne sommes pas confrontés pour une énième fois à un artiste dépourvu d'idées, mais au contraire nous sommes face à un artiste qui ressent l'époque où il vit et qui cherche à la représenter avec les moyens qui lui sont plus adaptés. Thomas évolue donc sur une double voie: l'une esthétique où il aperçoit dans les craquelure des trous provoqués par les projectiles une nouvelle possibilité expressive formelle; l'autre éthique: les coups de feu, la poudre à tirer, les armes en général depuis toujours symbole de mort et de destruction se chargent ici de valeurs pacifiques en nous incitant à une réflexion sur leur utilisation au niveau planétaire (missions de paix armées! par exemple). A travers ce bouleversement de sa fonction d'utilisation, Thomas anobli l'arme à feu en lui attribuant un nouveau statut, jusqu'à maintenant inimaginable.

L'aspect curieux est que Thomas n'est pas le premier artiste à relever le défi des projectiles et des armes à feu, cela dit son originalité n'est pas amoindrie, car les modalités de représentation lui appartiennent. Par les passé, il m'est arrivé de rencontrer des artistes qui rejoignaient la même poétique: un artiste du Mozambique, Goncalo Mabunda, qui construit de sculptures figuratives à partir d'armes hors usage, et un autre italien Pino Modica qui en utilisant des pistolets semi-automatiques Beretta ou Kalachnikov provoque des trous sidéraux sur des verres pour des essais anti effractions.

Je pense donc que si des artistes lointains géographiquement et culturellement se retrouvent sur un territoire conceptuel commun, cela signifie, en reprenant la citation de Kandinsky au début du texte, qu'ils sentent globalement l'époque dans laquelle ils vivent, la représentent dans le but de réveiller les consciences endormies. Et alors Thomas si cela est ton intention, je t'invite à tirer autant de coups de feu que tu peux en multipliant les points d'impact en vue d'un nouveau pacte.

© Thomas Bernard

Bernard Thomas

Bernard Thomas
© Jorge Damonte

 

Bernard Thomas

Bernard Thomas
© Jorge Damonte

 

Faucille et marteau

Faucille et marteau
© Thomas